A propos de la gravure actuelle.

La gravure traditionnelle entretenait des rapports étroits avec le livre, elle existait avant tout comme moyen de reproduction. Liée à la peinture et aux autres formes d'arts plastiques, elle les reproduisait et les diffusait au sein du livre.

Aujourd'hui les moyens de reproduction sont multiples et d'une redoutable fidélité. La gravure en profite pour retrouver sa valeur de médium d'expression picturale. Il ne s'agit plus de reproduire une image existante sur une planche et de l'imprimer (gravure de reproduction) mais de travailler directement la matière même de cette planche (gravure originale).

Le façonnage de la matrice est un travail particulier qui pourrait être à mi-chemin entre celui du sculpteur et celui du peintre dessinateur. La gravure se libère en partie des contraintes techniques, la reproduction fidèle "au trait" n'étant plus d'actualité, on peut laisser la matrice traditionnelle en métal pour expérimenter toutes sortes de matériaux (lino, contreplaqué, enduit polyester etc.) ce qui permet de travailler en toute liberté, obtenant ainsi une grande spontanéité dans la réalisation des estampes.

Le tirage d'une gravure est un travail artisanal fait d'une série de manipulations : encrage essuyage et passage sous presse. Lors d'un tirage limité, cette succession d'étapes manuelles fait que chaque épreuve imprimée possède un caractère unique (différences d'encrage, d'essuyage ou de vitesse de rotation de la presse). Avec une seule matrice, on peut obtenir des résultats très différents, dans un même tirage chaque estampe a valeur d'original, il n'est plus question de reproduction en grand nombre, mais de création à part entière.

Même si l'estampe a parfois été considérée comme le conservatoire de techniques ancestrales, elle est avant tout une somme de langages et une plate-forme d'expérimentation permettant d'appréhender les outils contemporains de l'édition. L'estampe, par le passé, unique moyen de reproduction est devenue un outil de création. Comme par résonance, nos outils numériques sont en train de perdre leur statut fonctionnel de production et sont détournés par la créativité des artistes.

Vincent Dezeuze

 

Dans le paysage de l'art contemporain, on pourrait se poser la question de la pertinence de la gravure aujourd'hui. Pourquoi persiste-t-elle à exister ? à faire des émules, des passionnés? Les réponses sont finalement assez directes.

La première est une évidence cachée : immémoriale, la gravure est partout. Sans que nous en mesurions vraiment la présence, elle s'affaire. Graver votre cd-rom ou votre dvd, user une puce électronique, écouter les micro-plaques de cuivre ou d'alliages rares gravés au microscope à balayage, lire les productions de l'imprimerie offset omniprésente et ses plaques d'alu gravées au laser, bref, à peu près tout ce qui tient lieu de mémoire est gravé d'une façon ou d'une autre.

La seconde tient à des nécessités créatives : les artistes, vivants aujourd'hui, sont à l'affût de techniques à inventer, réinventer, revisiter. Les ateliers de gravures, suivant en cela de nombreux graveurs inventifs, ont ouvert leur presse à de nouvelles expérimentations, sans les limites qu'imposaient encore les "règles du métier", il y a peu. La gravure est aujourd'hui un art facilement accessible.

Et, pour finir ici ce panégyrique, la troisième réponse à cet acharnement à exister tient de l'économie renouvelable. Les oeuvres réalisées en petits tirages, parfois différenciées, sont beaucoup plus accessibles à nos bourses que la plupart des oeuvres uniques, et se diffusent donc mieux.

La gravure s'adresse à tous. Serait-elle la forme d'art la plus démocratique?

Ce dernier argument, s'il en fallait encore, tombe sous le sens, généreux, sans s'encombrer de valeurs vénales.

Les outils restent omniprésents - la presse, les encres, les papiers -seules les règles n'ont plus court. Le champ expérimental est vaste, graver des emballages en polystyrène ou en plastique, travailler seulement l'empreinte, écraser des fruits et légumes, des objets, retrouver des couleurs naturelles et fugitives, marier les techniques, fabriquer des papiers uniques, aimer les surprises, se laisser guider par les matières et leurs réactions, il y a dans ces nouveaux champs d'expériences de la jubilation, des alchimies magiques réjouissantes. Autant de pratiques qui font hurler de rire dans leurs tombes les excellents ouvriers monomaniaques du burin et de l'acide.

Or, les outils traditionnels sont eux aussi mis à contribution pour des productions contemporaines, à peine revisités. Depuis le début du XX ème siècle et ce que les observateurs patentés appelèrent le "renouveau de l'estampe", les artistes utilisent ces procédés, non pas pour "reproduire" mais bien pour produire une oeuvre originale, un moyen d'expression en soi. De ce fait, la gravure, parallèlement aux mouvements picturaux, a poursuivi ses propres révolutions.

Philippe Saulle

 

La gravure Musée de l'imprimerie de Nantes.

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